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Petit journal d'impressions maldiviennes

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18 mai 2013, je me suis mariée. Alors en septembre de la même année, pour fêter ça dignement, nous avons pu partir aux Maldives, grâce à... beaucoup de monde  :-D Voilà un petit journal écrit sur place. 

 

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Si les derniers jours d'attente avant le départ ont été plutôt stressants, le voyage en lui-même se déroule, entre portiques, salles d'embarquement et avions, sans anxiété, hormis une légère tension en fin de trajet, provoquée par la fatigue des heures d'attente accumulées.

Pourtant, notre destination aux allures de carte postale m'inspire, au-delà de l'impatience et de belles perspectives, un vague sentiment de malaise, d'appréhension. Destination luxueuse, lointaine, publicitaire... Un arrière-goût du rêve de Toutlemonde. Qu'en sera-t-il de notre séjour ? Nous ressemblera-t-il ? De quoi m'inquiéter confusément quand, désoeuvrée dans l'avion, je me laisse aller à baliser un brin.

Globalement, la journée, la nuit, s'écoulent en un enchaînement d'abord excitant, bientôt monotone, de décollages, atterrissages, contôles et transferts sur fond sonores de gros moteurs et de voix de steward.

 

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Sur le bateau

 

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La nuit et moi tombons en même temps, elle sur le monde, moi dans le sommeil. J'ai tout loupé du dernier trajet en avion, mais qu'à cela ne tienne : j'ai vu l'arrivée sur Malé, la vue plongeante sur l'archipel, les eaux turquoises, les nuages blancs et la pellicule numérique de l'APN s'en souvient tout comme ces centaines de clichés de carte postale disponibles dans toutes les boutiques, même à Paris. Notre premier contact avec les eaux maldiviennes est tout autre. Un paysage dé-saturé.

Nous sommes cinq passagers assis dans le speed boat, dans la pénombre que brise une vague clarté, émanant je crois d'une lampe à la proue. Nos silhouettes indistinctes se laissent ballotter par les à-coups du trajet sur une mer pourtant calme. Autour de nous, le décor plus clair, à peine, de l'intérieur du bateau, plastique blanc de jour, mais à notre heure, d'un gris terne. A l'extérieur, un ciel épais, gris de cendre, couvre une mer anthracite mangée d'ombres presque noires. De chaque côté de la coque se soulèvent des bordées d'écume pâle, blanchâtre, semblables aux lèvres d'une plaie bientôt refermée derrière nous. De loin en loin, sur l'eau sombre, se détache un relief opalescent, éphémère crête de vague ou furtive sirène, j'imagine.

L'air tiède et mobile est chargé d'un parfum que j'ai appris à associer à l'océan, celui de l'iode et du poisson frais mêlés à des senteurs de diesel cru que le moteur exhale.

Nous sommes, sur cinq, quatre français, mais autour de chacun d'entre nous s'élève un mur de vacarme qui nous isole. Vrombissement de la navette, fracas de l'eau contre le plastique du petit esquif nerveux. Si le speed boat pressé file droit vers sa destination, mon esprit, lui, s'égare. Là, je me laisse aller aux rêves qui déserterons mon sommeil réparateur, plus tard, dans notre luxueuse villa.

J'ai toujours aimé les trajets en bateau.

 

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Sur l'île hôtel

 

Des plantes, luxuriantes. Du sable, fin et blanc. La mer, turquoise à en sembler phosphorescente. Un air chaud mais léger, du soleil. A peine, en fin d'après-midi, une franche pluie tiède et riante, suivie alors que nous nous baignons dans le lagon, d'un parfait arc-en-ciel, couleurs pures sur couleurs pures.

Une villa spacieuse, climatisée, sobre et élégante, où rien ne manque. Des nourritures à ne jamais se lasser de manger. Bref, une brochure touristique consensuellement paradisiaque.

Mais dans l'air flotte un drôle de relent, caoutchouc brûlé, canalisations bouchées. On fumige les villas pour en éradiquer d'inexistants moustiques. Ici, on traite préventivement et implacablement contre la redoutée malaria.

Et au milieu de ce monument érigé à l'oisiveté humaine, prospère un petit monde animal, sauvage mais peu farouche. De curieux oiseaux à longues pattes défilant fièrement entre les branches, flanqués de multiples poussins dégingandés ; des corneilles mantelées bruyantes, des oiseaux noirs aux yeux rouges ; quelquefois, un héron ; des roussettes frugivores qui volent d'île en île, avec une étonnante endurance ; des crabes de mangrove, de nombreux bernard l'ermite, et une tripotée de lézards. Génies centimétriques, pépites de vie, âme de l'île.

 

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Au restaurant

 

Le service est soigné, attentionné, prévenant même. L'anglais est de mise, et curieusement ce sont des mots d'allemand qui me reviennent.

La cuisine, colorée, appétissante, est servie dans une porcelaine blanche sous un éclairage tamisé. Une musique d'ambiance en sourdine se mêle au souffle des ventilateurs, au froufroutement des conversations polyglottes et au ressac de l'océan. Nous sommes pieds nus, dans le sable ou sur de grandes dalles de terre cuite. La nourriture est copieuse, délicieuse, parfumée en subtils dosages et saveurs, épicée. Très épicée même. Mais on y revient quand même, avec gourmandise.

 

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Sur la plage, la nuit

 

L'eau a perdu ses couleurs déraisonnables et s'argente de reflets lunaires. Nous sommes seuls, nous avons cessé nos bavardages et contemplons le rivage, la plage, ses villas illuminées et l'horizon obscur, mystérieux. Hormis l'éternelle litanie du ressac, tout est silencieux, même, exceptionnellement, les oiseaux.

Les vagues se brisent à la chaîne sur la plage laiteuse que protègent des entassements de sacs. Et soudain, à la faveur d'un nouveau remous, s'allument des dizaines, des centaines de minuscules lucioles bleues, là juste à la lisière de l'eau. Qu'est-ce ? Je suppose que ce sont ces petites algues nommées Noctiluca mais en fin de compte, peu importe lorsque j'admire émerveillée ces flamboyances éphémères danser dans les flaques d'océan que le sable boit trop vite. Nous longeons l'eau, et sous nos pas, les lampions bleus se rallument brièvement, intensément, fées dont l'éclat égale, durant une seconde ou deux, celui des étoiles.

 

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Sous l'eau

 

Pure magie.

Il m'en faudra, de la bouteille, pour me sentir chez moi par un tel courant. Peut-être n'y parviendrai-je jamais, peut-être est-ce un idéal inaccessible à un être humain. Que nous sommes balourds et laids, avec nos kilos d'air sur le dos, nos kilos de plomb autour du ventre, nos masques et nos détendeurs encombrants, limitants, nos gilets ballast bourrés de boucles et de tuyaux, que nous sommes loin de ressembler aux cousins cétacés, ou même aux sirènes pourtant à demi-humaines. Que nous sommes étrangers à ce monde, maladroits, juste bons, dans le meilleur des cas, à descendre le plus vite possible à l'abri d'un thila, une île de corail sous-marine, puis à palmer dans le sens du courant en s'accrochant avec deux doigts quand nécessaire, en s'arrangeant pour ne pas trop déranger.

Et pourtant nous sommes là, à vingt mètres de fond dans un courant qui nous pousse vers le lointain, au milieu d'un temple à la Beauté, à la complexité du monde. Tout danse et virevolte autour de nous, depuis les tentacules des anémones jusqu'aux immenses bancs qui nous encerclent. Tout est couleurs, lumières et nuances, vie et mort qui se côtoient et s'enlacent, mystère et magie.

Je suis immergée dans des milliers de litres de flotte, tétant d'un embout en plastique coincé entre mes dents un air trop sec stocké dans une bouteille trop lourde. Et jamais je ne me sens aussi bien, aussi libre ni aussi apaisée que dans ces moments-là.

 

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Le requin

 

Une femelle, pointe blanche. Pas bien grande. Sous l'eau, chez elle, elle paraît bien un mètre cinquante, peut-être même deux. Difficile à estimer, de loin et sans vrai point de comparaison. Elle est timide, circonspecte plutôt. Sa silhouette se meut sans effort avec une lenteur majestueuse. Elle est, au royaume de Neptune, d'un calme olympien. Et puis elle disparaît à nos regards, se fond dans le bleu brumeux de notre horizon flou. Mais nous l'intéressons, étranges petits êtres gauches et bruyants, dans son univers sans bulles. Elle repasse devant nous, un peu plus près chaque fois, chassant devant elle par sa simple présence, des troupes de poissons inquiets. Carangues argentées, balistes d'un bleu irréel, poissons chirurgiens, perroquets, anges, soldats, poissons bleus et poissons jaunes, tout ce petit monde s'égaye à son passage pourtant pacifique. Pour l'heure. D'ailleurs personne ne s'y trompe longtemps et bien vite, chacun retourne à ses mystérieuses activités. Pour elle, il s'agit de nous observer. Pour nous, de la contempler, privés de mots que nous n'aurions, l'eûssions-nous pu, pas prononcés.

Les rayons diffus d'un soleil déjà bien lointain atteignent la femelle requin, jouent sur sa peau grise à l'aspect velouté, suggérant trompeusement une douceur de pêche, la parent de lumière, la font blanche, argent, bleutée. Elle est l'incarnation de l'harmonie : sa souple allure, sa forme fuselée, ciselée, ses couleurs. Il n'y a rien en elle, lorsque je la regarde, qui s'éloigne de la perfection.

Elle est passée si près cette fois que nos regards se sont rencontrés. Un œil gris métal, mais d'un métal clair, très doux, serti d'une pupille obscure, verticale. Le regard insondable, inatteignable, de l'Autre. Juste la conviction d'être autant spectacle que témoin, et le sentiment d'un respect nécessaire.

 

La tortue

 

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Il y avait, au centre de plongée, le jour de notre inscription, un récipient de polystyrène expansé à moitié rempli d'eau, dans lequel barbotaient des tortues nouvelles-nées. Ces jeunes bestioles étaient dotées d'une énergie vitale apparemment sans fin, qui me rappelait un peu celle des fourmis quand on les fait courir d'une main à l'autre, décalant sans cesse une main devant la seconde en un parcours sans fin. Toujours en mouvement, toujours à marcher résolument, de toutes leurs forces, vers... vers ailleurs. Un instinct si fort chez de si jeunes créatures. Ce n'est pas de l'étonnement que j'ai ressenti, mais de l'émerveillement.

 

Nous avons croisé, les jours suivants, des tortues adultes. Celles-ci avaient accompli l'exploit de survivre à leur jeunesse. Nonchalantes, elles circulaient, maîtresses des lieux, sur ces territoires qui coûtent la vie à la quasi-totalité de leurs semblables, dans leurs premières heures.

 

L'orage

 

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Ce soir, nous sommes Robinson. Enfin, c'est ce que disait la réclame. Si le fameux naufragé avait été logé à notre enseigne, il y a fort à parier qu'il n'aurait jamais pensé à s'évader de son île !

Sable fin, barbecue raffiné, copieux, excellent, vin de qualité, service à table, douce compagnie, et une cabane coquette pourvue d'eau et d'électricité.

Mais la météo est venue se mêler de nos affaires, comme souvent, somme toute. Un grand vent soufflait ce soir là, et a persisté durant toute la soirée, tenant en respect la moitié de nos bougies et insufflant aux nombreux voilages de la cabane une vie de pantins fantômatiques. Nous nous sommes promenés sur la plage, dans la nuit. Les fées bleues s'illuminaient toujours sur le rivage, au rythme des vagues. La houle était forte.

Puis nous avons dormi.

J'ai été réveillée au milieu de la nuit. Les voilages étaient devenus des esprits qui dansaient dans la pièce, tout autour du lit, entités vaporeuses agitées dans l'air avec grâce et violence, tordus et abandonnés comme des mystiques en transe. Une musique élémentale emplissait la pièce percée d'ouvertures aux quatre murs : la pluie battait sur le toit de palmes, ajoutant ses crécelles aux mugissements du vent, aux basses puissantes de l'océan en mouvement et aux roulement étouffés d'un tonnerre à peine éloigné. De loin en loin, la cabane sombre s'éclairait du bleu cru des arborescences électriques qui zébraient le ciel chargé.

Le vin n'y était sans doute pas totalement étranger, mais j'ai ressenti alors quelques instants d'anxiété. Je me rappelais soudain que nous étions au beau milieu d'un océan dont les rages, si facilement occultées des riantes photographies qui peuplent les magazines de voyagistes, surpassent de loin les tempêtes bretonnes de notre Atlantique. Il ne faut pas grand-chose à l'Homme pour se rappeler sa fragilité : un peu trop d'eau, d'air et de bruit, avec pour toute barrière entre soi et les caprices du temps, un toit d'herbe sèche bien dérisoire...

 

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Les plongeurs

 

En plongée, on passe souvent plus de temps sur le bateau que sous l'eau. A plusieurs, côte à côte, on finit par en profiter pour briser la glace.

Voici Rob. C'est un retraité britannique de carrure imposante, un peu bedonnant, à peine avachi, au crâne fort dégarni sur le dessus et fort grisonnant sur les bords, pourvu d'un long nez qui me rappelle un peu le général De Gaulle.

Voici Asif. Il est Maldivien, peut-être la trentaine. Mince, long, il n'est que muscles et os. Il est doté d'une belle tignasse brune et bouclée, et muni en contrepartie, semble-t-il, d'un impressionnant et plutôt bordélique râtelier.

Voici Camille, petite française à peine sortie des études et déjà au chômage, mais surtout, pour l'heure, en voyage de noces. Elle cache sa silhouette plutôt dense, une silhouette de poney, comme elle dit parfois, sous de grands maillots de bain sobres.

Tous les trois, ils sont là pour la même raison : plonger. Ils partagent peu, et pourtant beaucoup : c'est l'amour de leur Terre, le goût de vivre, pleinement, à temps. Trois horizons différents qui se croisent, l'espace de quelques jours, quelques heures, sur un petit bateau, sur une mer immense. Trois langages qui convergent plus ou moins facilement, trois accents qui s'apprennent, un petit groupe qui se forme, début de camaraderie. Des questions, des réponses, des hésitations, des mots qui trébuchent, des gestes, des rires. Des éclairs de compréhension qui illuminent les yeux. Des histoires échangées, la sympathie qui s'en mêle, des adresses qu'on lance sur un bout de papier volant.

 

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Le départ

 

Il est temps, déjà, de plier bagages. Une semaine loin du temps, une semaine de magie, d'évasion, autant par la visite des plus beaux récifs du monde que par celle, bien connue mais toujours dépaysante, de mondes parallèles, de ceux qui nichent entre les pages des livres. Chaque jour, après le déjeuner, nous nous sommes délectés d'une heure ou deux de lecture, installés confortablement à la bibliothèque de plein air, dans un calme propice aux vagabondages de l'esprit. Nous avons vécu pieds nus, pieds nus pendant une semaine entière. Sans regrets nous avons oublié nos chaussures, et nos orteils n'ont plus connu l'enfermement que dans des palmes.

Il fait nuit, il pleut encore, et c'est l'heure de remettre les sandales et les tennis. Plus que tout autre geste, c'est celui-ci qui met fin aux vacances. Plus de contact avec le sol tiède et doux. Plus de sable entre les doigts. Plus de promenades avec de l'eau jusqu'aux chevilles. Il est temps de retourner vers des contrées où les trottoirs sont froids et durs.  

 

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merci jeff :) 

 

désolée, les photos de plongée sont presque inexistantes : je n'ai pas de matos adapté, et les seules qu'on aie sont quelques photos de snorkeling prises avec un appareil jetable dont on reconnait ici le grain inimitable  :seroule:

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Merci!

 

Ça fait rêver, beau reportage photos! Je me suis mariée aussi mais je n'ai pas invité assez de monde je crois lol nous on est restés à Gardincour (Jardin cours  :mdr: ).

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